Histoire

1539, vraiment ? Aux origines de l'affichage

1 juillet 2026

On date souvent l'affiche de 1539 et de François Iᵉʳ. Mais en 1539, l'affiche n'est qu'un texte : l'affiche illustrée, elle, devra attendre la lithographie et Chéret.

On le répète volontiers, comme une évidence : l'affiche serait née en 1539, lorsque François Iᵉʳ imposa par ordonnance l'affichage des édits royaux. La date est belle, ronde, commode. Elle offre à l'affiche un acte de naissance officiel, presque solennel. Mais dès qu'on la regarde de près, cette évidence se fissure. Car ce que l'on placardait alors sur les murs n'avait rien à voir avec l'affiche telle que nous l'entendons aujourd'hui. Il est temps de démêler le mythe de la réalité.

Ce que dit vraiment l'ordonnance

Au seizième siècle, le pouvoir royal cherche à faire connaître ses décisions à des sujets largement illettrés et dispersés. L'ordonnance de Villers-Cotterêts, promulguée par François Iᵉʳ, s'inscrit dans un vaste effort de rationalisation administrative : elle impose notamment l'usage du français dans les actes officiels et organise la publicité des textes de loi. Afficher l'édit, c'est le rendre public, opposable, connu de tous. L'affichage devient un acte juridique avant d'être un acte visuel.

Ce que l'on colle sur les murs, à cette époque, ce sont des placards : des feuilles couvertes de texte, écrites ou imprimées, dépourvues d'image. Leur fonction est administrative, non séductrice. On ne cherche pas à charmer le passant mais à l'informer, voire à le contraindre. La notion de placard, cet ancêtre austère de l'affiche, mérite qu'on s'y attarde ; le lexique en précise le sens et les usages.

Une affiche sans image n'est pas encore l'affiche

Là réside toute l'ambiguïté. Si l'on définit l'affiche comme un support de communication placardé dans l'espace public, alors oui, 1539 marque une étape. Mais si l'on entend par affiche cet objet visuel, coloré, illustré, conçu pour capter le regard et faire naître un désir, alors la date est trompeuse. L'affiche illustrée, celle qui fascine et que l'on collectionne, n'existe pas encore. Elle attendra des siècles et surtout une révolution technique.

Entre le placard de 1539 et l'affiche de Chéret, il y a un abîme : celui qui sépare l'information de la séduction, le texte de l'image, l'ordre royal de l'invitation joyeuse. Confondre les deux, c'est passer à côté de ce qui fait la spécificité de l'affiche moderne : sa puissance visuelle, sa capacité à parler avant même d'être lue.

La vraie rupture : la lithographie

Le tournant décisif survient à la toute fin du dix-huitième siècle. En 1796, Aloys Senefelder invente la lithographie, un procédé d'impression fondé sur le principe chimique de répulsion entre l'eau et le gras. Pour la première fois, il devient possible de reproduire à grande échelle des images riches, des dessins complexes et, bientôt, des couleurs. La lithographie libère l'image des contraintes de la gravure et ouvre la voie à l'affiche illustrée.

Il faudra encore quelques décennies pour que le procédé mûrisse et que la couleur s'invite pleinement. C'est alors que Jules Chéret, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, fait éclater l'affiche moderne dans les rues de Paris. Ses compositions lumineuses, peuplées de figures dansantes, inventent un langage neuf. L'affiche cesse d'informer pour enchanter. Elle devient art, et la ville, sa galerie. Cette généalogie complète se retrouve dans notre histoire de l'affiche.

Pourquoi le mythe résiste

Si la date de 1539 s'est imposée, c'est qu'elle raconte une belle histoire : celle d'une institution royale à l'origine d'un média populaire. Elle donne à l'affiche une profondeur historique flatteuse, une légitimité ancienne. Et elle n'est pas fausse, à condition de préciser ce dont on parle. L'affichage comme pratique publique remonte bien à cette époque ; l'affiche comme objet visuel, elle, est beaucoup plus récente.

Comprendre cette nuance, ce n'est pas jouer les pédants. C'est rendre justice à ce qu'est vraiment l'affiche : non pas un simple support administratif, mais l'invention d'un regard, d'une manière de s'adresser à la foule par l'image. Entre le placard de François Iᵉʳ et le chromo éclatant de Chéret, trois siècles séparent l'ordre de la séduction. Et c'est de cette séduction, née de l'encre et de la pierre lithographique, que l'affiche que nous aimons est réellement issue.

Le journal de l'affiche

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