Il est des périodes où l'affiche cesse d'être un simple objet de séduction commerciale pour devenir un instrument d'État. Les deux conflits mondiaux du XXe siècle comptent parmi ces moments. De 1914 à 1918, puis de 1939 à 1945, les murs des pays en guerre se couvrent d'images destinées à mobiliser, convaincre, financer et souder l'opinion. L'affiche, art de la rue par excellence, se retrouve alors au service de l'effort collectif. Cette page mérite d'être racontée avec nuance, car elle touche à des sujets sensibles et invite à la prudence.
Un média mobilisé
Pourquoi l'affiche ? Parce qu'à une époque où la radio balbutie et où la télévision n'existe pas encore, elle est l'un des rares moyens de s'adresser massivement à une population, dans l'espace public, sans intermédiaire. Placardée en ville comme dans les bourgs, elle atteint le passant là où il vit et travaille. Son grand format, sa couleur et sa capacité à résumer un message en une image lui confèrent une puissance de frappe que les gouvernements ne tardent pas à exploiter.
Les fonctions de l'affiche en temps de guerre sont multiples. On peut les regrouper en quelques grandes familles :
- L'appel à s'engager, invitant les hommes à rejoindre les rangs.
- Le financement de l'effort, à travers les campagnes d'emprunts nationaux souscrits par les civils.
- Le soutien du moral et l'appel à l'économie, au travail, à la solidarité de l'arrière.
- La propagande proprement dite, qui cherche à orienter les esprits et à désigner l'adversaire.
Dans tous les cas, l'affiche vise l'émotion immédiate : la fierté, le devoir, l'inquiétude, l'espoir. Elle simplifie, dramatise, personnifie. C'est sa force, et aussi ce qui doit inciter à la regarder avec un recul critique.
Quand le graphisme sert la cause
Ces campagnes ne furent pas confiées à des mains anonymes. De grands affichistes y prêtèrent leur talent, mettant leur maîtrise de la composition et du message au service de la mobilisation. Le langage graphique moderne, avec ses aplats, ses cadrages serrés et ses slogans percutants, trouva là un terrain d'application redoutable.
Parmi les œuvres restées dans les mémoires figure l'affiche que le Français Jean Carlu réalisa pour l'effort de guerre américain durant la Seconde Guerre mondiale, connue sous le titre « America's Answer! Production ». Sa force tient à un graphisme d'une netteté remarquable : une image ramassée, une typographie architecturée, un message sans détour tourné vers la production industrielle. Carlu, héritier de la modernité des années 1930, y prouve qu'un art graphique exigeant peut se mettre au service d'une cause sans rien perdre de sa rigueur.
Regarder ces images avec recul
Ces affiches sont aujourd'hui des documents d'histoire autant que des objets graphiques. Les étudier suppose une double lecture. D'un côté, on peut admirer leur efficacité formelle, leur inventivité, la manière dont elles condensent une intention en une image. De l'autre, il faut se souvenir de leur nature : ce sont des outils de persuasion, produits dans un contexte de conflit, qui ont pu simplifier le réel, exalter un camp, caricaturer un ennemi.
Une affiche de guerre se juge deux fois : comme œuvre, et comme discours.
Cette prudence n'enlève rien à leur intérêt. Elle l'augmente, au contraire, en rappelant que l'image publique n'est jamais neutre. Comprendre comment un graphisme peut mobiliser, c'est aussi apprendre à décrypter les images qui nous entourent encore.
Une parenthèse qui a marqué l'affiche
Les périodes de guerre auront profondément marqué le métier d'affichiste et l'art de la rue. Elles ont montré la puissance du grand format et sa capacité à peser sur les esprits, pour le meilleur comme pour le plus discutable. Elles constituent une étape à part entière de la longue histoire de l'affiche, entre l'âge d'or de la Belle Époque et les grandes campagnes commerciales de l'après-guerre.
Retenir cette leçon, c'est aborder toute affiche avec un œil éclairé : sensible à sa beauté, attentif à son intention. C'est peut-être là le plus bel héritage de cette parenthèse grave dans l'histoire d'un art que l'on croit souvent, à tort, purement décoratif.