Alphonse Mucha
Révélé par Sarah Bernhardt avec « Gismonda » (1894), Alphonse Mucha (1860-1939) a inventé le « style Mucha » et donné à l'Art nouveau ses figures féminines auréolées.
Peu d'artistes ont donné leur nom à un style. Alphonse Mucha (1860-1939) est de ceux-là : on parle encore aujourd'hui du « style Mucha » pour désigner ces figures féminines auréolées, entourées d'arabesques florales et de chevelures ondoyantes, qui incarnent à elles seules l'Art nouveau. Venu de Moravie, ce dessinateur patient et savant a transformé l'affiche en un art décoratif total, à mi-chemin de la mosaïque byzantine, du vitrail et de l'enluminure.
D'un village morave aux ateliers de Paris
Né à Ivančice, en Moravie, alors dans l'Empire austro-hongrois, Alfons Mucha rêve d'art dès l'enfance. Après des débuts comme peintre de décors de théâtre en Autriche, il étudie à Munich puis s'installe à Paris à la fin des années 1880, où il végète longtemps comme illustrateur, gagnant modestement sa vie au sein d'un atelier d'édition. Rien ne laisse alors présager la gloire soudaine qui va le frapper au tournant de 1895, et faire de cet artisan méticuleux la coqueluche du Tout-Paris.
« Gismonda » et la rencontre avec Sarah Bernhardt
La légende, ici, correspond aux faits. Fin décembre 1894, l'imprimerie où travaille Mucha doit livrer en urgence une affiche pour Sarah Bernhardt, alors la plus grande tragédienne du monde, qui triomphe dans Gismonda au théâtre de la Renaissance. Seul disponible pendant les fêtes, Mucha s'en charge. Son affiche, un long format vertical inhabituel, présente l'actrice en majesté, hiératique, nimbée d'une mosaïque dorée. Placardée sur les murs de Paris le 1er janvier 1895, elle fait sensation. Bernhardt, conquise, offre au dessinateur un contrat de plusieurs années. Du jour au lendemain, Mucha est célèbre, et le « style Mucha » est né.
Le « style Mucha » : une grammaire ornementale
Ce style repose sur une grammaire aisément reconnaissable. Au centre, une femme idéale, sereine, aux longs cheveux traités comme des volutes vivantes ; derrière elle, un disque décoratif, cette auréole qui la sacralise ; tout autour, un foisonnement de fleurs, de gemmes, de motifs géométriques d'inspiration byzantine ou slave. Mucha compose avec un sens rare de la ligne courbe, de la couleur douce et de l'harmonie d'ensemble, chaque bordure, chaque cartouche étant dessiné avec la précision d'un orfèvre. Il publie même des recueils de modèles, les Documents décoratifs, qui diffusent son vocabulaire auprès des artisans de toute l'Europe. Maître de la chromolithographie, il tire de la pierre des dégradés d'une subtilité inédite.
JOB, Moët & Chandon et l'art de la réclame
Sa manière séduit vite les grandes marques. Pour le papier à cigarettes JOB, il crée une fumeuse à la chevelure démesurée devenue une icône de la réclame ; pour Moët & Chandon, il compose de gracieuses allégories du champagne ; il dessine aussi biscuits, chocolats, parfums, calendriers. Chez Mucha, il n'y a pas de hiérarchie entre l'art et le commerce : l'affiche publicitaire est traitée avec le même soin qu'une œuvre décorative. Cette élégance appliquée à la Belle Époque fera de lui l'un des artistes les plus copiés de son temps, aux côtés de Jules Chéret et de Leonetto Cappiello.
L'Épopée slave, œuvre d'une vie
Mais Mucha ne se voulait pas seulement affichiste. Patriote fervent, il consacre les vingt dernières années de sa vie à un vaste cycle patriotique, l'Épopée slave (Slovanská epopej) : vingt immenses toiles retraçant l'histoire des peuples slaves, achevées en 1926 et offertes à la ville de Prague. Cette œuvre monumentale, longtemps sous-estimée, révèle l'ambition profonde de l'artiste, bien au-delà de la commande décorative.
Arrêté par la Gestapo lors de l'invasion de la Tchécoslovaquie, Mucha meurt à Prague en 1939. Son héritage, lui, n'a jamais faibli : redécouvert dans les années 1960, le « style Mucha » a irrigué le graphisme psychédélique puis toute l'iconographie populaire. Explorer aujourd'hui l'histoire de l'affiche ou la galerie des grands affichistes, c'est nécessairement croiser ces femmes-fleurs qui firent de la rue un jardin ornemental.
Les autres affichistes : Leonetto Cappiello · Paul Colin · A. M. Cassandre · Jean Carlu