Jules Chéret
Surnommé le père de l'affiche moderne, Jules Chéret (1836-1932) fit de la rue une galerie en couleur et inventa les joyeuses « Chérettes » de la Belle Époque.
On l'a surnommé le « père de l'affiche moderne », et le titre n'a rien d'usurpé. Entre 1866 et le début du XXe siècle, Jules Chéret (1836-1932) invente à lui seul un langage : celui de l'image imprimée en grand, en couleur, conçue pour arrêter le passant sur le trottoir. Avant lui, la rue affichait surtout du texte ; après lui, elle devient une galerie à ciel ouvert. En quelque mille compositions, il transforme un support commercial en art populaire et pose les fondations de tout ce qui suivra, de Toulouse-Lautrec à Cappiello.
Un parcours de coloriste et d'imprimeur
Né à Paris dans une modeste famille d'artisans typographes, Chéret apprend très tôt le métier de la pierre. Une bourse le mène à Londres, où il découvre les puissantes techniques d'impression anglaises et l'usage commercial de l'image. De retour à Paris en 1866, il ouvre son propre atelier lithographique, équipé de presses mécaniques rapportées d'outre-Manche. Ce double statut d'artiste et d'imprimeur est décisif : Chéret ne dessine pas seulement, il maîtrise la chromolithographie de bout en bout, ce qui lui permet d'obtenir des couleurs franches et lumineuses là où ses contemporains restaient timides. Sa production accompagne la Belle Époque naissante et ses lieux de plaisir : bals, théâtres, music-halls, boissons et poudres de toilette.
Les « Chérettes », signature d'une époque
La grande trouvaille de Chéret tient en une figure : la jeune femme joyeuse, en mouvement, souvent en robe claire virevoltante, que le public baptise vite la Chérette. Pour le Bal du Moulin Rouge, pour les spectacles des Folies Bergère, pour la Saxoléine ou la pastille Vin Mariani, il décline inlassablement cette silhouette rieuse, libre, allègre, qui incarne l'esprit festif de la fin du siècle. Loin des convenances de la peinture académique, ces femmes dansent, rient et fument ; les commentateurs y ont vu, non sans raison, une préfiguration de l'émancipation féminine. Autour d'elles, Chéret organise ses fameux fonds pointillés de couleur, cette poussière lumineuse qui fait vibrer toute la surface de l'affiche.
Un style : la couleur en fête
Ce qui distingue Chéret, c'est le rythme. Ses compositions sont conçues comme des tourbillons : diagonales dynamiques, drapés en spirale, gestes suspendus. Il travaille par grands aplats colorés cernés d'un trait souple, réduit le nombre de teintes à l'essentiel et joue des transparences pour obtenir un maximum d'effet à distance. Cette économie de moyens, pensée pour la lecture rapide dans la rue, annonce déjà les principes de l'affiche publicitaire du XXe siècle. Ses recherches sur la couleur lui valurent l'admiration des peintres eux-mêmes, de Seurat à Signac, qui reconnaissaient en lui un authentique coloriste.
Une reconnaissance officielle inédite
La consécration vient en 1890 : Chéret est le premier affichiste décoré de la Légion d'honneur, non pour un tableau mais « pour avoir créé une branche nouvelle de l'art ». La formule officialise ce qu'il a accompli : faire entrer l'image de rue dans le champ artistique. Des expositions lui sont consacrées de son vivant, ses affiches sont collectionnées avant même d'être décollées des murs. En 1928, la ville de Nice, où il s'était retiré, donne son nom à son musée des Beaux-Arts, le musée Jules Chéret.
Un héritage fondateur
Sans Chéret, l'histoire de l'affiche serait différente. Il a prouvé qu'une commande commerciale pouvait être belle, qu'un mur pouvait éduquer l'œil du plus grand nombre. Toulouse-Lautrec radicalisera son audace, Mucha en tirera l'ornement Art nouveau, Cappiello l'efficacité publicitaire. Aujourd'hui encore, quand on parcourt l'histoire de l'affiche ou le panthéon des grands affichistes, tout commence par ce coloriste infatigable qui vécut près d'un siècle et fit de la rue, selon le mot resté célèbre, le musée du passant.
Les autres affichistes : Théophile Steinlen · Henri de Toulouse-Lautrec · Alphonse Mucha · Leonetto Cappiello