Théophile Steinlen
Théophile Steinlen (1859-1923), figure suisse de Montmartre : « La Tournée du Chat Noir », l'amour des chats et une affiche au service du peuple.
Théophile-Alexandre Steinlen, né à Lausanne en 1859 et mort à Paris en 1923, est l'une des grandes figures du Montmartre de la Belle Époque. Ce Suisse installé sur la Butte a laissé à l'affiche l'une de ses images les plus célèbres, le chat noir du cabaret, tout en mettant son crayon au service du peuple et des humbles. Dessinateur infatigable, il incarne l'affichiste engagé, à la fois poète des rues et témoin des misères de son temps. Son œuvre relie l'art de la lithographie à la conscience sociale.
Un Suisse à Montmartre
Formé à Lausanne, Steinlen rejoint Paris vers 1881 et s'installe à Montmartre, alors quartier populaire et bohème où se croisent artistes, chansonniers et ouvriers. Il y trouve son décor et ses modèles. Comme Toulouse-Lautrec, il observe la vie nocturne et la rue avec une acuité de reporter, mais son regard se porte surtout sur les petites gens : blanchisseuses, camelots, chômeurs, enfants des faubourgs. Cet ancrage populaire ne le quittera jamais et donnera à toute son œuvre une chaleur humaine singulière.
La Tournée du Chat Noir
Steinlen se lie très tôt au Chat Noir, le cabaret fondé par Rodolphe Salis, haut lieu de la vie artistique montmartroise. Il collabore à la revue du même nom et fréquente le milieu des chansonniers. C'est de là que naît, vers 1896, son affiche la plus fameuse : La Tournée du Chat Noir de Rodolphe Salis. La silhouette hiératique d'un chat noir se détachant sur fond jaune, auréolé comme une idole, y devient l'emblème absolu du cabaret. Reproduite jusqu'à aujourd'hui, cette image montre à quel point une réclame peut se muer en icône collective.
L'affiche n'est pas un hasard chez lui. Steinlen adore réellement les chats, qui envahissent ses dessins et son foyer au point qu'on surnommait sa maison le « coin des chats ». Dès 1894, son affiche Lait pur stérilisé réunit sa petite fille et trois félins quémandant leur écuelle, dans une composition tendre où le produit s'efface derrière la scène de vie.
Le crayon du peuple
Au-delà de l'affiche, Steinlen est un immense illustrateur de presse. Il donne des milliers de dessins aux journaux de l'époque, du Gil Blas illustré au Rire et à L'Assiette au beurre, revue satirique où s'exprime sa veine sociale et libertaire. Il illustre aussi les chansons d'Aristide Bruant, ce chansonnier des misérables qu'immortalisera Toulouse-Lautrec, dont il traduit en images la gouaille et la tendresse pour les exclus. Sensible aux injustices, il dénonce l'exploitation, la guerre et la pauvreté avec une constance qui fait de lui un artiste militant autant qu'un décorateur des rues.
Son style, nourri de lithographie et de estampe, mêle la vigueur du trait, le sens du mouvement et une grande justesse d'observation. La couleur, souvent posée en aplats francs, sert toujours l'émotion plutôt que l'ornement.
Une place dans l'histoire
Contemporain de Jules Chéret et d'Alphonse Mucha, Steinlen occupe une position singulière dans l'histoire de l'affiche : il n'a jamais cherché la séduction pure ni le luxe décoratif de l'Art nouveau, mais la vérité des visages. Marqué par la Première Guerre mondiale, il consacre ses dernières années à des scènes de réfugiés et de soldats. À sa mort en 1923, il est inhumé à Montmartre, sur cette Butte qu'il n'avait jamais vraiment quittée. Redécouvrir cet affichiste, c'est comprendre que l'affiche fut aussi, dès ses origines, un art profondément humain.
Les autres affichistes : Henri de Toulouse-Lautrec · Alphonse Mucha · Leonetto Cappiello · Paul Colin