Henri de Toulouse-Lautrec
Avec « Moulin Rouge - La Goulue » (1891), Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) hisse l'affiche au rang d'œuvre d'art et fixe pour toujours les visages de Montmartre.
Il n'a réalisé qu'une trentaine d'affiches, mais chacune a fait date. Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) est l'artiste qui, en quelques planches magistrales, a hissé l'affiche au rang d'œuvre d'art à part entière. Peintre avant tout, observateur nocturne de Montmartre, il transporte dans la lithographie son regard aigu, son goût du croquis pris sur le vif et une audace graphique qui doit autant à l'estampe japonaise qu'aux leçons de couleur de Jules Chéret.
Un aristocrate à Montmartre
Né à Albi dans une très ancienne famille noble, Henri de Toulouse-Lautrec souffre d'une fragilité osseuse qui, après deux fractures aux jambes durant l'adolescence, interrompt sa croissance. Écarté de la vie que sa naissance lui promettait, il se voue au dessin. Monté à Paris, il fréquente les ateliers, puis s'installe à Montmartre, dont il devient le chroniqueur incomparable. Cabarets, maisons closes, théâtres, cirques : il observe la faune nocturne sans complaisance ni mépris, avec une empathie lucide. Ce monde de la fête et du spectacle deviendra la matière première de sa peinture comme de ses affiches.
« Moulin Rouge - La Goulue », le coup d'éclat de 1891
En 1891, le cabaret du Moulin Rouge lui commande une affiche pour sa vedette, la danseuse de french cancan La Goulue. Le résultat, Moulin Rouge - La Goulue, fait sensation dès son placardage sur les murs de Paris. Tout y est neuf : la danseuse saisie en pleine lumière au centre, la silhouette noire et dégingandée de son partenaire Valentin le Désossé au premier plan, la ronde des spectateurs réduite à une frise d'ombres chinoises en arrière-fond. Le cadrage tranche brutalement les figures, comme au théâtre ou dans une photographie. Du jour au lendemain, Lautrec devient un nom, et l'affiche cesse d'être un simple avis pour devenir une image.
Un style d'aplats et de silhouettes
La force de Lautrec tient à sa radicalité. Il abandonne le modelé et les demi-teintes au profit d'aplats francs, de couleurs posées en larges zones, d'un cerne nerveux qui isole les silhouettes. L'espace est comprimé, la ligne d'horizon relevée, les vides deviennent aussi éloquents que les pleins : autant de partis pris hérités de l'ukiyo-e japonais qu'il collectionnait. Son trait, celui d'un dessinateur-né, sait tout dire d'une posture ou d'un profil en quelques courbes. Il exploite aussi les hasards de la technique, notamment le crachis projeté à la brosse, pour texturer ses fonds. Là où Chéret enchantait, Lautrec caractérise : chaque personnage est un individu reconnaissable.
Bruant, Jane Avril et les visages du music-hall
Ses autres affiches confirment le génie du portraitiste. Pour le chansonnier Aristide Bruant, il fixe une icône : chapeau noir, cape et longue écharpe rouge, silhouette monumentale et hautaine qui deviendra indissociable de l'artiste. Pour la danseuse Jane Avril, il compose des images d'une élégance nerveuse, où la jambe levée et le trait ondoyant disent toute la modernité du geste. À travers eux, Lautrec invente le principe de l'affiche-vedette, celle qui fabrique et diffuse la célébrité d'une figure du spectacle populaire.
Un héritage immense en peu d'œuvres
Miné par l'alcool et la maladie, Toulouse-Lautrec meurt en 1901, à trente-six ans à peine. Son œuvre affichée, si brève, aura suffi à changer le cours du genre. En prouvant qu'un grand artiste pouvait s'emparer de la commande commerciale sans rien renier, il ouvre la voie aux affichistes du XXe siècle et nourrit durablement les avant-gardes. Aujourd'hui, ses lithographies figurent dans les plus grands musées, et sa présence est incontournable dès qu'on évoque les maîtres de l'affiche ou qu'on s'intéresse aux techniques de fabrication qui firent la gloire de la Belle Époque.
Les autres affichistes : Alphonse Mucha · Leonetto Cappiello · Paul Colin · A. M. Cassandre